Comment lutter contre les « fake news » sans entraver la liberté d'expression ?

Limiter l'impact des fake news est plus facile à dire qu'à faire, car tout le monde ne s'accorde pas sur ce qui est vrai ou « fake ». S'éloigner de l’économie de l’attention serait un bon début. Au cours des dernières années, les fake news ont fait les gros titres et se sont imposées dans notre quotidien. Pourtant, les fake news ne sont pas nées avec les réseaux sociaux. En quoi la technologie peut-elle contribuer à lutter contre la désinformation ?

 

Les fake news ont toujours fait partie des médias. A titre d’exemple, en 1898, alors que la tension montait entre les États-Unis et l'Espagne au sujet de l'indépendance de Cuba, le président McKinley envoya l’USS Maine à La Havane pour faire pression sur la couronne espagnole. Lorsque le cuirassé explosa, la presse américaine accusa sans aucune preuve les Espagnols. Cela entraîna une déclaration de guerre et une invasion américaine menée par le futur président Roosevelt, alors qu’en réalité, l'explosion était accidentelle.

Aujourd’hui, les fake news semblent proliférer grâce à la multitude de moyens de communication (réseaux sociaux, blogs, etc.) nés avec la révolution numérique. Cela donne le sentiment de vivre dans une « ère de post-vérité », terme inventé par l’auteur Ralph Keyes. Ce que nous définissons aujourd'hui comme des fake news est ainsi moins de la désinformation flagrante que des théories alternatives qui brouillent la frontière entre ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Les médias sérieux, tels que le New York Times ou CNN, ne disent pas toujours la vérité (un exemple évident serait celui des fameuses armes de destruction massive en Irak), tandis qu’un théoricien de la conspiration comme Alex Jones peut parfois dire quelque chose de vrai.

Ainsi, comment la technologie, qui peut permettre de propager des idées alternatives, peut-elle également aider à endiguer l’épidémie de fake news ?

Les fake news amplifiées sous l’ère des réseaux sociaux

Grâce aux réseaux sociaux, les informations (vraies ou fausses) peuvent atteindre rapidement une très large audience. La prolifération des fake news est également le résultat de biais algorithmiques.

Comme l'explique Francesca Musiani, sociologue au CNRS qui travaille sur les questions liées à Internet et aux nouvelles technologies, « de nombreuses études montrent que ce type de contenu a plus de chances d'être lu et partagé par les utilisateurs des réseaux sociaux. Ces plateformes ont un modèle économique axé sur la collecte de données auprès des utilisateurs qu'elles peuvent ensuite monétiser auprès des annonceurs. Le but est que les utilisateurs restent sur la plateforme aussi longtemps que possible, qu'ils soient engagés et divertis. Cette économie de l’attention favorise naturellement les fake news. »

L'effet est par ailleurs accru sur des plateformes comme Facebook et Twitter, qui sont devenus peu à peu des canaux principaux d’information pour une grande partie de la population.

Les pistes pour lutter contre la désinformation

Les algorithmes

Les  réseaux sociaux ont commencé à réagir et à mettre en place des armées de modérateurs (humains et robots) pour limiter le partage de la désinformation. Elles ont redoublé d'efforts en raison de la pression exercée par le public pendant la dernière élection américaine et ses suites, notamment l'assaut du Capitole.

Ces efforts n'ont pas toujours été bien accueillis - certains affirmant qu'ils n'allaient pas assez loin pour stopper la prolifération des fake news, tandis que d'autres critiquaient la menace de censure des grandes entreprises technologiques, jusqu'aux théoriciens du complot affirmant qu'ils essayaient de faire taire (« cancel ») tous ceux qui ne sont pas d'accord avec leurs idées.

La blockchain

De nouvelles technologies, telle que la blockchain, pourraient aider à limiter la propagation des fake news tout en protégeant la liberté d'expression. Elle pourrait être utilisée pour vérifier la provenance d'un contenu (article, photo, film) et s'assurer qu'il n'a pas été modifié. Le contenu serait enregistré sur la blockchain, avec une empreinte digitale créée pour lui, et lorsque quelqu'un d'autre réutilisera ce contenu, l'empreinte digitale sera vérifiée et devra correspondre à celle d'origine.

L’intelligence artificielle (IA)

L’IA comprend une technologie sémantique (algorithmes) capable de détecter si un discours est authentique ou non en se basant sur la façon dont ce texte est formulé par rapport à d'autres écrits de l’auteur. De même, certains réseaux de neurones sont entraînés à créer des fake news afin de pouvoir les repérer.

Construit par une équipe de chercheurs de l'université de Washington, le programme Grover suit ce modèle. Selon les chercheurs : « avec un titre tel que « Lien trouvé entre les vaccins et l'autisme », Grover peut générer le reste de l'article. Les meilleurs algorithmes actuels peuvent différencier les fake news numériques d’authentiques informations humaines avec une précision de 73 %, en supposant l'accès à un certain niveau de données d'entraînement. Ironiquement, la meilleure défense contre Grover s'avère être Grover lui-même, puisqu’il a une précision de 92 %. »

Les modèles économiques alternatifs

Selon la sociologue Francesca Musiani, le moyen le plus efficace de s'attaquer à la désinformation serait de contester le monopole des géants des réseaux sociaux en utilisant des plateformes alternatives avec un modèle économique différent. « Des alternatives aux services Internet centralisés existent, comme PeerTube, une version décentralisée de YouTube, ou le réseau social Diaspora. »

Certains considèrent pourtant que ce type de solution ne va pas assez loin et qu’Internet ne peut plus évoluer. La sociologue rappelle cependant que : « Tim Berners Lee travaille actuellement sur Solid, un projet de décentralisation du web, dans le but de supprimer l'économie publicitaire qui profite des données des utilisateurs. Louis Pouzin cherche également à construire une toute nouvelle infrastructure Internet avec son projet RINA... Il y ainsi toute une dynamique autour de l'invention de nouveaux modèles économiques. »

L’éducation

Pour utiliser ces nouveaux outils et repérer plus facilement les fake news, l'internaute devra néanmoins mettre à jour ses compétences. « Il faut apprendre à connaître toutes ces couches techniques qui composent l'information, ce qui nécessite de consacrer du temps et de l'énergie », concède Francesca Musiani. Un changement que les grandes entreprises technologiques pourraient favoriser en proposant des cours en ligne et des formations numériques. Le cinéma et la télévision ont ouvert la voie avec des programmes comme Black Mirror, Mr Robot, ou des documentaires Netflix comme The Great Hack et The Social Dilemma.

La règlementation

Certaines réglementations peuvent également nous aider à aller de l'avant. C'est l'une des ambitions du GDPR en Europe : limiter la façon dont les réseaux sociaux exploitent les données personnelles pour cibler des publics très spécifiques. Néanmoins « les réglementations ne devraient pas rester bloquées sur un ensemble spécifique de technologies, mais devraient pouvoir s'adapter aux progrès techniques au fur et à mesure qu'ils évoluent dans le temps », conclut Francesca Musiani.

Ainsi, maîtriser la technologie et mettre les innovations technologiques au service de justes causes, sans oublier l’éducation et la sensibilisation des utilisateurs des réseaux sociaux dès leur plus jeune âge seront les clés pour comprendre et combattre la désinformation à toutes les échelles.

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