Un geek peut-il être populaire ?

"Le geek, c’est celui qu’on lynche au lycée, et pour qui on finit par travailler". Si l’on en croit la définition de l’Urban Dictionnary, le geek a bien changé au fil des années. Énergumène marginal devenu héros populaire, il endosse des définitions variées d’un contexte à un autre. Tantôt féru de technologie, tantôt fondu d’univers fantastiques, le geek se définit surtout par sa manie à fuir le mainstream et sa capacité à cliver. Mais que se passe-t-il quand celui qui fuit la popularité devient populaire malgré lui ?

 

Incarnée par l’actrice Jamie Clayton, Nomi Marks est une geek transgenre dans la série Sense8.Incarnée par l’actrice Jamie Clayton, Nomi Marks est une geek transgenre dans la série Sense8.

Le geek, c’est freak

Si depuis les années 50 « geek » rime avec « informatique », le terme est pourtant apparu bien avant l’invention du premier ordinateur. Dans l’Allemagne médiévale, dans l’Empire austro-hongrois, dans l’Angleterre de Shakespeare et dans la France, la Belgique et les Pays-Bas du XVIIIème siècle, le geck, gecken, geke, gicque, gek est un fou, un monstre ou une bête de foire dont on moque la déviance, le handicap ou la bizarrerie.

 

« Théâtre de Gille le Niais », photolithographe de 1931 d’une gravure du 17ème siècle d’Abraham Bosse.

 

Dans les années 1950 à 70, le terme évolue dans les cours de récré américaines pour devenir synonyme d’anti-modèle, d’étudiant studieux, doué en mathématiques, plus adulé des enseignants que de ses semblables, à l’opposé du « jock », cet élève sportif, social et très populaire. Avec l’apparition de l’informatique, l'appétit des geeks pour le calcul mathématique évolue vers un attrait pour les méthodes de calcul informatique des premiers ordinateurs. À l’époque, ils sont les premiers à chercher à en comprendre les rouages, et à y créer leurs propres versions des jeux vidéos.

Revenge of the nerds, premier film a porter les geeks sur le grand écran, en 1984.

Déjà pointu, déjà marginal, le geek adopte le troisième aspect de sa personnalité dans les années 1970 en se passionnant pour des mondes fictifs. « Les informaticiens des années 70 lisent Tolkien et font des wargames. raconte l’auteur de jeux de rôles Fréderic Weil dans Banquet Virtuel, l’individu, le mythe et la culture. On assiste alors à une hybridation très étrange (...) entre un imaginaire branché sur les mythologies, et la culture des statistiques ». Quand apparait Internet au cours des années 90, les geeks se rassemblent en communauté à grande échelle. « À l’époque, pour nous les geeks, le web était notre World Wild Web : la sensation de liberté était énorme." ajoute Pierre-Arnaud Dessaignes, geek des premières heures devenu Solution Manager chez Atos. Internet était un monde à part, mais surtout un monde que personne ne prenait au sérieux » 

Avec l’apparition des jeux vidéos en ligne naît une première communauté de gamers partageant références, codes et langage. C’est la naissance de l’argot internet et de ses abréviations - afk (away from keyboard), brb (be right back), lol (laughing out loud), gg (good game), irl (in real life), etc. - qui deviendront un marqueur du geek en société. Leur goût pour les jeux en ligne se double d’une passion pour les jeux de rôle, comme Donjon et Dragons, qui deviennent un pilier de leur culture et un marqueur différenciant des nerds : contrairement à ceux-ci les geeks sont à l’aise socialement dans leur communauté de semblables. « Dans les jeux RP (role play) en ligne, la communication entre joueurs était primordiale confirme Pierre-Arnaud Dessaignes, on se fondait dans l’identité de nos personnages, on utilisait notre imagination pour combler ce qui n’avait pas été réalisé graphiquement, et on s’inventait notre propre langage pour discuter de manière efficace et concise, mais aussi pour s’isoler du reste de la population. »

 

Jeff Albertson, connu sous le nom du “Marchand de BD» (Comic book guy) est l’incarnation du geek dans les Simpson.

La revanche des geeks

« Depuis quand pour être populaire, il faut faire des trucs de geek ? »  chante Orelsan dans Plus rien ne m’étonne en 2011. En fait, c’est avec les années 2000 que le switch s’amorce dans la culture populaire, avec la légitimation du jeu vidéo : « À partir du moment où l’industrie du jeu vidéo a dépassé les revenus générés par celle du cinéma, le lobby s’est créé, représentant une niche économique énorme » raconte Pierre-Arnaud Dessaignes. C’est aussi la période où les ordinateurs personnels s’invitent dans les foyers : avec la démocratisation des outils technologiques, la société comprend que le geek, à l’instar de l’homme le plus riche du monde Bill Gates, peut gagner beaucoup d’argent avec ses compétences, ce qui contribue à améliorer son image.

En 2006, le clip parodique White & nerdy, de "Weird Al" Yankovic confirme l’arrivée du geek dans la culture populaire.

Si le geek reste associé aux scientifiques, parfois surdoués, amateurs de jeu vidéo et aux start-uppers asociaux, notamment dans les séries The Big Bang Theory (2007) et Silicon Valley (2014), il occupe de plus en plus de rôles de premier plan. Au cinéma, il quitte progressivement son rôle de bouc-émissaire de second plan pour endosser le rôle du marginal revanchard, notamment Peter Parker dans Spiderman, qui passe de l’opprimé au super-héros. En même temps que son univers de prédilection se popularise, le geek redore son blason. Au cinéma, les personnages geeks deviennent de plus en plus centraux et la fiction se rapproche du monde réel pour mettre en récit l’histoire de “vrais” geeks présentés comme des héros : Mark Zuckerberg (The Social Network, 2010), Alan Turing (The Imitation Game, 2014) ou encore Stephen Hawking (Une merveilleuse histoire du temps, 2014).

 

The Imitation Game présente la vie d’Alan Turing  et son travail de recherche sur l’intelligence artificielle.

 

Le geek va-t-il disparaître ?

Avec la démocratisation des outils numériques auprès du grand public, le sentiment d’appartenance à la communauté geek s’étend : le mot fait son entrée dans le Larousse en 2010, et la Une de Technikart en 2009 à l’occasion d’un hors-série intitulé « 60 millions de geeks ». Suffit-il pour autant de maîtriser un ordinateur, une console et le web pour être labellisé geek ? « Avec l’arrivée des téléphones portables et des SMS limités à 160 caractères, tout le monde s’est approprié un langage qui était autrefois réservé à une poignée d’individus.» explique Pierre-Arnaud Dessaignes. Le geek est-il devenu la norme ?  Demain, le courant va-t-il se diluer dans la société au point de disparaître ? « Je ne sais pas si demain le mouvement geek va survivre… Le geek a un côté communautaire, qui s’exprime par la volonté de s’isoler du troupeau : quand un produit est trop mainstream, le geek s’en détourne. Si les geek sont perçus de manière positive c’est leur disparition. ».

 

Tous utilisateurs de technologie, mais pas tous geek pour autant ?

 

La culture geek est aujourd’hui un produit de consommation. En France de 2005 à 2015, le nombre de recherches du terme « geek » a été multiplié par quatre sur le moteur de recherche Google. Mais en réalité, si le geek est technophile, l’inverse n’est pas vrai pour autant. Le geek ne se passionne pas seulement pour le Seigneur des Anneaux, il adule John Howe, illustrateur en charge de la direction artistique des films. Il n’aime pas seulement posséder et utiliser un ordinateur personnel, mais cherche à en comprendre les rouages, à se les approprier, à les bricoler, par exemple en y implantant des easter eggs - de petits programmes cachés. 

Surtout, l’élargissement du spectre du geek dans l’imaginaire populaire n’est pas qu’une mauvaise nouvelle pour les « vrais » geeks. Il permet à de nouvelles communautés, longtemps exclues de la culture geek, de se l’approprier à leur tour. Hier très blanc et masculin, le courant s’ouvre désormais à des femmes (comme Lisbeth Salander dans Millenium, ou les nouvelles Ghostbusters féminines), des personnes transgenres (comme Nomi Marks dans la série Sense8), et aux personnes issues des minorités (comme Miss Marvel, née de parents pakistanais et elle-même de culture musulmane ou Malcolm, geek noir du film Dope).

Or l’enjeu est crucial, notamment dans le contexte américain pour les mouvements alt-right cherchant à infiltrer la culture geek. Fort heureusement, les geeks sont connus pour leur résistance à la violence extérieure et leur capacité à prendre le contrôle de leur destin. Comme le souligne un article de The Independant, « l’expérience de la culture geek à l’encontre de la droite droite est une source d’espoir ». Qui sait, les geeks seront peut-être l’adversaire idéal pour devenir l’antidote des politiques communautaires. Les marginalisés d’hier deviendraient alors les sauveurs de demain.

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