Le cerveau augmenté : fiction ou réalité ?


Publié le: 19 mai 2021 par Atos

Toute artificielle soit-elle, l’intelligence de nos machines est désormais si performante qu’elle fait de l’œil à nos propres cerveaux. Au point pour certains d’imaginer augmenter nos capacités mémorielles, cérébrales et de calcul via la technologie. Un tel projet est-il possible et surtout, souhaitable ?

 

Booster sa mémoire, un exercice vieux comme le monde

D’où vient la mémoire ? Flashback : dans la mythologie grecque, la déesse de la mémoire, Mnémosyne - fille de la Terre et du Ciel - créait les mots et le langage. Après neuf nuits passées avec Zeus, elle aurait également enfanté neuf Muses, dont chacune correspondait à un domaine de la connaissance (histoire, science, musique, comédie, etc.).

Avance rapide vers -477 avant Jésus-Christ : le poète lyrique grec Simonide de Céos est attablé à un banquet donné par un noble. Alors qu’il sort rejoindre des visiteurs hors de la pièce, le toit s’écroule, faisant de lui le seul survivant. Les corps étant méconnaissables, sa mémoire des places occupées par les convives fut mise à contribution pour identifier les dépouilles. Il comprit ce jour l’importance de ranger ses idées pour mieux les mémoriser et inventa « l’art de la mémoire » : une technique de mémorisation basée sur la projection d’idées et de symboles dans une pièce imaginaire, reprise par Cicéron des années plus tard.

De l’extelligence à l’intelligence augmentée

Dès la fin du Moyen-Âge et la Renaissance, les premières techniques extérieures au cerveau sont découvertes pour augmenter la mémoire humaine. C’est l’époque des roues et rotules, dont la manipulation permet d’organiser la mémoire par association de signes ou d’images, voire de crypter des messages. De quoi ouvrir la voie aux « codes chiffres-lettres » qui permettront ensuite de transposer des données chiffrées complexes en mots simples via un système de traduction. Et qui mèneront, in fine, à l’invention du code binaire par le philosophe, mathématicien et scientifique Leibniz.

Trois cents ans plus tard, c’est ce même code binaire qui sert à stocker nos savoir dans les systèmes informatiques. Aujourd’hui, on ne compte plus les techniques d’augmentation du stockage et traitement d’information en externe. Il y a un monde entre la disquette des années 80 qui contenait au départ 720ko et la capacité de stockage illimitée de nos smartphones aujourd’hui grâce au cloud, ou entre le premier calculateur (l’Eniac) qui opérait 100 000 additions par seconde du haut de ses 30 tonnes et les supercalculateurs de demain, prêts pour l’exascale, dont la puissance de calcul sera supérieure à 1018 flops.

En interne, les progrès sont plus timides, la plupart des innovations en neurosciences fonctionnant dans le sens cerveau > machine. On peut citer l’exemple des méthodes d’ancrage mémoriel, qui vise à personnaliser l’apprentissage individuel en mêlant psychologie cognitive et traitement des données par algorithmes d’intelligence artificielle. Ou encore la très médiatisée startup Neuralink d’Elon Musk, qui développe des composants électroniques pouvant être implantés dans le cerveau, pour augmenter la mémoire et à terme mieux marier le cerveau et l'intelligence artificielle. En avril dernier, Neuralink a ainsi publié la vidéo d'un singe équipé d’un implant depuis six semaines, jouant au jeu pong sur ordinateur par la pensée, ses neurones transmettant à l’implant l’intention d’un mouvement sur le joystick.

Quant à ceux qui s’aventurent déjà dans le sens machine > cerveau, on pense notamment à l’implant cérébral inventé en 2017 par les chercheurs de l’Université de Californie du Sud qui a boosté les capacités de mémorisation des vingt volontaires jusqu’à 30 %.

Le futur des interfaces d’apprentissage vu par le cinéma — © Le Cinquième Élément

Quel avenir pour nos cerveaux ?

Va-t-on, demain, jeter cahiers et cours pour nous injecter directement des savoirs dans la boîte crânienne ? Sommes-nous condamnés à nous en remettre aux machines pour stocker les savoirs et les manipuler ? C’est encore peu probable. Les recherches actuelles visent plutôt à soigner ou accompagner des handicaps. A terme, le dispositif Neuralink pourrait aider à interpréter les ordres donnés par le cerveau des personnes paralysées, pour opérer via des machines ou des ordinateurs ; l’implant imaginé par l’Université de Californie du Sud de son côté a pour but d’aider à combattre la maladie d’Alzheimer.

La viabilité commerciale de ces innovations est aussi à prouver. Aux États-Unis, le fondateur de la startup d’augmentation cognitive Kernel Bryan Johnson a rétropédalé au bout d’un an de travaux sur la question, voyant la réussite de son projet d’implant pour raviver la mémoire dans un horizon trop lointain.

Dans le documentaire Homo Digitalis diffusé par Arte sur le sujet, les limites éthiques d’un tel projet sont également avancées. « Nos souvenirs forment notre identité. Si on joue avec, qui décidera de leur contenu ? Les entreprises ? L’État ? Moi ? Qui maîtrisera cette nouvelle réalité ? » Sans oublier que dans un premier temps, les cerveaux augmentés ne seront accessibles qu’aux fortunés capables de se l’offrir, de quoi laisser entrevoir l'avènement d’une société à deux vitesses, et les dérives qui vont avec (à l’image de la série-dystopie Altered Carbon).

Par ailleurs, la question de l’apprentissage dans le futur sera probablement moins de savoir comment confier à la machine ce qu’elle peut faire à notre place que de soigner les compétences humaines qu’elle ne pourra jamais remplacer, ou pas de si tôt. Dans une table-ronde sur les compétences du futur, le chercheur en psychologie sociale Jérémy Lamri soulignait ainsi que « dans une société où les machines gèrent désormais mieux les tâches routinières que les humains, la demande en compétences routinières a baissé de 30%, et celle en compétences non-routinière a augmenté de 40% ». Après tout, la déesse de la mémoire Mnémosyne n’a pas engendré des êtres capables de mémoriser par cœur l’ensemble des savoirs, elle a enfanté des compétences créatives et artistiques.

De quoi donner du grain à moudre sur un avenir délesté de l’impératif de mémorisation et de calcul, géré par les machines - dans lequel l’humain pourrait s’adonner à l’envi à l’exercice de créativité et de philosophie.

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