L’intelligence artificielle en support de la décision militaire

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Si l’intelligence artificielle est désormais incontournable dans de nombreux domaines civils, les spécificités de son application dans le champ militaire doivent être prises en compte.

Accroître les capacités des armées en vue d’optimiser leurs actions sur le terrain : telle est l’ambition de l’intelligence artificielle militaire. Qu’il s’agisse des systèmes de géolocalisation, capteurs embarqués ou messageries de réseaux, l’intelligence artificielle doit conférer aux forces une supériorité opérationnelle et informationnelle. La prise en compte du contexte de traitement de l’information, du poste de commandement au chef de groupe débarqué, doit, quant à elle, permettre de tendre vers un meilleur niveau de décision en local, au plus près de l’action.

La maîtrise de la donnée au coeur de l’aide à la décision

Le recours à l’intelligence artificielle repose sur la maîtrise de la donnée, de sa détection à son traitement. Sur le théâtre d’opération, le temps de réflexion est limité au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’action : la prise de décision est d’autant plus immédiate que la mise à jour des données est rapide et l’information juste.

De ce fait, pour que l’intelligence artificielle tire une valeur opérationnelle de gros volumes de données et soit pleinement en support de la décision militaire, il est nécessaire d’envisager des moyens adaptés en matière d’architecture et de systèmes afin que l’information circule de façon fluide entre les acteurs, du décideur au soldat débarqué.

De la maîtrise du flux à la compatibilité des systèmes

La multiplicité des capteurs et objets présents sur le théâtre et connectés aux réseaux de combat pose une problématique de gestion de la masse d’informations, d’une part et de compatibilité des systèmes, d’autre part.

L’afflux massif de données ne crée pas les conditions d’une prise de décision efficiente. En effet, le filtrage et la mise en valeur des données restent nécessaires pour contrer l’effet de saturation et extraire l’information exploitable. L’intelligence artificielle a donc vocation à trier et à analyser les données automatiquement de sorte à ne garder que celles qui sont essentielles à la bonne compréhension du contexte. A cet égard, l’étiquetage objectif des données afin d’éviter les biais est indispensable.

D’un autre côté, il est nécessaire d’avoir une architecture robuste et maîtrisée qui assure la compatibilité des systèmes.[1] La maîtrise de l’information passe en effet par une utilisation des plateformes, non plus seulement comme des “effecteurs” mais comme de véritables “capteurs”, en mesure de proposer une interconnexion automatique et d’opérer une structuration des données.

C’est d’ailleurs tout l’objectif de SICS[2] déployé au sein du programme SCORPION de l’armée de Terre. Développé par Atos, il concourt directement au partage d’informations instantané d’une situation tactique grâce à son ergonomie et à son travail de simplification, dans l’optique de présenter la meilleure information. A terme et pour une plus grande efficacité de la prise de décision, l’agrégation de nouveaux censeurs et capteurs pourrait être envisagée sur les véhicules dotés de SICS.


[1] Intelligence artificielle et armées françaises : une technologie du présent à mettre en œuvre immédiatement, Arnaud Gary, dans Revue Défense Nationale 2021/HS4 (N° Hors-série)Intelligence artificielle et armées françaises : une technologie du présent à mettre en œuvre immédiatement, Arnaud Gary, dans Revue Défense Nationale 2021/HS4 (N° Hors-série)
[2] Système d’information de combat SCORPION.

Anticipation et exploitation des données opérationnelles

Dans le cadre des conflits de “haute intensité”[3] auxquels sont préparées les armées françaises et qui nécessitent d’élever le niveau d’exigence de la préparation opérationnelle, il devient impératif d’intégrer de nouvelles capacités pour faire face à un ennemi mobilisant des capacités égales voire supérieures. “Pour frapper plus vite, plus loin et plus efficacement”[4], le recours à l’intelligence artificielle militaire sera au cœur de la supériorité opérationnelle. Il faut donc prévoir dès à présent les fonctions permettant son intégration, tout autant que la manière dont les armées en assureront l’exploitation. Force est d’ailleurs de constater que l’intelligence artificielle contribue d’ores et déjà à la préparation des forces, notamment par la simulation des manœuvres de haute intensité, impliquant de grands volumes d’hommes et de matériels.

Intimement liée au déploiement de l’intelligence artificielle au sein des forces, c’est bien la diffusion d’une culture de l’intelligence artificielle militaire qui favorisera l’exploitation de sa plus-value, tout autant que son usage maîtrisé.

Valoriser une culture partagée de l’intelligence artificielle est le trait d’union indispensable pour l’émergence de solutions utiles à la prise de décisions opérationnelles. Pour des applications militaires, plus que pour n’importe quel autre champ, l’innovation et les technologies sont au service des missions et du succès des opérations. La collaboration des industriels et des forces est donc capitale pour implémenter l’intelligence artificielle dans les systèmes de défense.


[3] Rapport d’information de la commission de la défense nationale et des forces armées sur la préparation à la haute intensité, février 2022
[4] 14-Juillet. Comment l’armée française se prépare à des conflits de haute intensité”, Philippe Chapleau, Ouest-France, 14/07/2021

Vers une meilleure prise de décision en local

La vocation d’appui à la décision militaire explique l’importance de la contextualisation de la donnée.[5] Tout l’enjeu réside dans la valorisation de données communiquées dans leur juste périmètre pour qu’elles soient un support à la décision et non un perturbateur de l’action.


[5] Rapport de la Task Force IA, septembre 2019.

Des apports différenciés de l’intelligence artificielle selon l’échelon

La spécificité des missions des armées oblige à penser le déploiement de l’Intelligence artificielle dans un environnement caractérisé par des réseaux contraints et des conditions d’emploi dégradées. A ce titre, le fait de disposer d’une bande passante propice à la circulation d’informations valorisées dans des temps quasi réels, tout en conservant la possibilité de basculer de manière aussi instantanée en mode dégradé pour assurer une continuité du commandement malgré le feu ennemi, représente une difficulté supplémentaire qui n’est pas à exclure.

Du poste de commandement au véhicule autonome, la maîtrise de l’intelligence artificielle tient compte de cette bande passante nécessaire au partage d’informations en quantité. Ainsi, selon l’échelon, le volume de données sera différencié, le temps de réflexion plus ou moins long et la donnée finalement plus ou moins valorisée. Plus l’on se rapprochera de l’échelon “local”, au plus proche de l’action, moins le débit sera favorable et plus les forces seront confrontées à l’immédiateté de la prise de décision. Par opposition au mode de fonctionnement “centralisé”, une piste pourrait être d’explorer un mode de fonctionnement “en local”.

En outre, le terrain militaire exige une capacité auto-adaptative de l’intelligence artificielle qui, pour répondre aux spécificités du théâtre et des conditions d’exécution de l’algorithme, devra s’adapter aux débits disponibles. Une nécessité, en particulier pour pallier les difficultés du Cloud Combat lorsque la connexion n’est pas disponible.

Une compréhension de la situation tactique optimisée

L’optimisation des processus opérationnels est un apport avéré de l’intelligence artificielle. Du point de vue “ami”, celle-ci améliore considérablement la rapidité d’action ainsi que l’entraînement et contribue à la formation des individus.

Les opportunités de l’intelligence artificielle s’observent également du point de vue ennemi, à travers la reconnaissance et la détection des cibles, la formalisation d’actions de déception, l’anticipation des manœuvres adverses et l’analyse de signaux faibles pour réduire l’effet de surprise.

Si l’intelligence artificielle ne permet pas d’éradiquer le “brouillard de la guerre”, elle favorise néanmoins une meilleure identification des règles de fonctionnement ennemies permettant de prendre des décisions opérationnelles en conséquence.

Plus encore, l’intelligence artificielle connaîtra les succès escomptés en faisant évoluer les organisations et les méthodes de travail. Cela implique, d’une part, pour les industriels, de travailler en étroite collaboration avec les états-majors afin de mieux saisir les spécificités des métiers et les besoins opérationnels et, d’autre part, de tenir compte des particularités de cette technologie qui offre des possibilités illimitées qui ne pourront pas, par définition, être formalisées lors de la contractualisation.

Que ce soit dans le domaine du renseignement, de la maintenance prédictive ou de la simulation, l’intelligence artificielle nourrit la réflexion humaine à qui elle partage des informations valorisées en vue d’une prise de décision.

Pour que l’intelligence artificielle assume définitivement cette fonction d’aide à la décision, il s’agit donc de consolider la collaboration entre les industriels et les forces, tout en révisant les méthodes de travail qui permettront d’aborder le virage de cette révolution dans un unique objectif : garantir la supériorité opérationnelle de nos armées.