De la crise systémique au système en crise


Publié le: 25 juillet 2018 par Eli Bailey

Retenant la leçon de 2008, les établissements bancaires et financiers ne comptent pas seulement sur la réglementation pour juguler les risques d’un emballement systémique. Ils disposent également de leviers managériaux, organisationnels et technologiques pour limiter d’eux-mêmes les risques d’une nouvelle crise.

Avec l’abrogation en 1999 du Glass-Steegall Act, qui visait à séparer les activités de prêts et de dépôts des activités opérations sur titres et valeurs mobilière, la culture du risque des banques d’affaires a sapé la culture de prudence traditionnelle des banques de dépôt, lesquelles pouvaient en outre utiliser les dépôts de leurs clients pour investir sur les marchés. Ceci a fragilisé tout le système bancaire américain, dont l’effondrement s’est ensuite trouvé accéléré par l’essor au cours des années 2000 des prêts immobiliers à des personnes dites N.I.N.J.N.A (« no income, no job, no asset »). En effet, lorsque le marché immobilier a commencé à se retourner en 2006, les défauts de paiement se sont multipliés, les prix ont commencé à baisser et les ventes sur saisies n’offraient plus aux banques une couverture suffisante. Ces prêts aux NINJNA ayant déjà été revendus sur les marchés, le piège s’est alors refermé. Malgré son origine purement américaine, la crise s’est ensuite globalisée car – second facteur – une crise de confiance structurelle s’est alors installée sur le marché interbancaire à l’échelle mondiale. La conséquence fut un net recul des investissements dans le système bancaire, à l’instar des banques américaines qui, dans les années suivantes, refusèrent de prêter aux établissements européens. S’en est suivi un manque de liquidités qui a pénalisé toute l’économie. En plus de la conformité aux réglementations instaurées depuis, les acteurs bancaires cherchent à se prémunir par eux-mêmes de la répétition d’un tel scénario. Pour cela, ils ont à leur disposition trois principaux leviers : la refonte des fonctions Risques et Conformité, les smart contracts et la modernisation des moyens de paiement.

Levier n°1 : la refonte des fonctions

Risques et Conformité Le premier levier pour se prémunir d’une crise similaire à celle de 2008 réside dans un changement culturel et organisationnel des fonctions risques et conformité, dont le fréquent cloisonnement ne permet pas une vision globale, partagée et homogène de la gestion des risques. Employant chacun leur langage et leurs outils propres, elles ont du risque des approches différentes et difficiles à réconcilier. Une solution serait d’intégrer toutes les fonctions de gestion du risque au sein d’une direction unique dont les principes pourraient être les suivants : confier l’analyse et la compréhension de la réglementation aux équipes Conformité ; orienter le travail des opérationnels Risques et Conformité sur des tâches à plus forte valeur ajoutée ; utiliser des outils de monitoring pour automatiser la consolidation des données et la création des reportings. Outre les gains d’efficacité et de précision, ces outils permettraient de mieux suivre l’évolution des risques, d’en décentraliser la gestion auprès des métiers et de s’assurer que les mesures correctrices ont été prises.

Levier n°2 : les smarts contracts

Le deuxième levier de prévention d’une crise majeure est technologique. L’usage de smarts contracts pourraient permettre en effet d’éviter une perte généralisée de confiance comme en 2008. Les « contrats intelligents » inscrivent dans la blockchain les termes d’un accord et les modalités de son application de sorte qu’un tiers de confiance n’est plus nécessaire. Autonomes, programmables et immuables, les smart contracts exécutent en outre le contrat automatiquement sitôt remplies les conditions définies au préalable. Ils doivent enfin assurer la cohérence des balances des comptes (sans la moindre exception) et prémunir contre les tentatives de fraudes d’acteurs qui voudraient maximiser leurs gains contre le système. Ces caractéristiques permettent, par exemple, de régler les échanges entre les banques en quelques minutes (et non quelques jours) ce qui élimine presque totalement le risque de contrepartie - principale cause de manque de confiance pendant la crise économique.

Pour les banques, les avantages des smart contracts sont de trois ordres. Ils renforcent la sécurité des transactions et des données, la blockchain donnant aux parties la garantie que les termes de leur accord ne peuvent être modifiés si les parties prenantes l’avaient souhaité. Enfin, ils contribuent à une réduction des coûts, notamment sur les processus administratifs de vérification, d’exécution, d’arbitrage et de détection des fraudes. Ce serait ainsi plusieurs milliards dedollars que pourraient économiser les secteurs de la banque et de l’assurance.

Recourir aux smart contracts permettrait ainsi aux banques d’investissement et de détail d’offrir à leurs clients de meilleurs services à moindre coût, mais aussi de restaurer et renforcer leur confiance mutuelle. Ce qui, in fine, favoriserait l’investissement et l’activité économique.

Levier n°3 : la modernisation des moyens de paiement

On l’a vu, l’une des conséquences de la crise de 2008 a été un assèchement des liquidités préjudiciable à toute l’économie. Pour prévenir un resserrement des flux d’argent qui accélèrerait le cercle vicieux de la perte de confiance, un des enjeux concerne la rapidité et la spontanéité des paiements. Or, en la matière, on constate que le système financier s’appuie souvent sur des technologies vieillissantes. L’utilisation de nouvelles technologies plus modernes permettrait d’accélérer significativement les transactions, et donc la circulation de l’argent dans l’économie.

Au niveau institutionnel, le règlement des transactions interbancaires prend aujourd’hui deux jours ; grâce à des systèmes fondés sur des livres distribués, comme prévoient d’en implémenter les bourses allemandes et australiennes, ces délais pourraient être ramenés à moins de deux minutes ! Outre le gain de temps colossal, les bénéfices en termes de productivité sur les processus de compensation et de règlement pourraient être réinvestis, ce qui accroîtrait d’autant plus les liquidités en circulation (exemple : Ripple, un système de règlement brut en temps réel, un marché des changes et un réseau d’envois de fonds par la société Ripple).

Au niveau des entreprises, et notamment les PME, très vulnérables aux aléas de trésorerie, de nouvelles applications permettant des paiements quasi-instantanés, que ce soit au niveau domestique ou international – lents et coûteux, les « wire transfers » traditionnels peuvent prendre jusqu’à cinq jours. Même si, globalement, les entreprises privilégient encore le système financier traditionnel aux applications innovantes, certains pays, comme l’Australie, ont commencé à implémenter des systèmes basés sur des échanges instantanés entre les acteurs financiers locaux. Des entreprises pourront toujours retarder leurs paiements, mais les délais seront toujours moins importants avec l’usage de nouvelles applications de paiements.

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Qui est Eli Bailey

Financial Services Technology Expert - Senior Consultant, Atos Consulting


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